Artemisia

« À chaque âge son art, à chaque art sa Liberté »

Dans la Vienne impériale de la fin du XIXe siècle, artistes, architectes et décorateurs collaborent à l’embellissement des nouvelles avenues et des somptueux bâtiments qui les bordent. Il y a tellement de travail que, faute d’avoir pu trouver des artistes plus expérimentés qui fussent disponibles, on choisit un jeune trio composé de garçons qui ont respectivement 15, 16 et 18 ans pour décorer l’escalier du prestigieux Burgtheater. Parmi eux, un certain Gustav Klimt, 16 ans, tout juste sorti de l’école des arts appliqués.

C’est donc en tant que peintre décorateur, empreint de l’historicisme ambiant, que Klimt fait ses premiers pas dans le monde de l’art. Mais rapidement, il se démarque de ses camarades par son rejet des codes académiques et son envie d’élever son travail décoratif au rang d’œuvre d’art à part entière… 

L’aventure commence, avec la création de la revue Ver Sacrum, à Vienne, en 1897.
Accompagné par un certain nombre de ses amis, comme les architectes Joseph Olbrich ou Kolhoman Moser, Klimt y défend la disparition de la hiérarchie entre Beaux-Arts et Arts décoratifs et le principe de l’œuvre d’art totale. Le parti pris novateur de la revue Ver Sacrum va attirer les artistes, peintres, écrivains, architectes, sculpteurs, qui s’opposent à l’art classique. Mais faute d’avoir pu faire changer les codes de l’Académie par leurs arguments, ils décident finalement de rompre avec la prestigieuse institution, et font officiellement… sécession. Nous parlerons désormais de la Sécession Viennoise.

Pour ce groupe, l’architecture est l’Art par excellence qui tend vers l’œuvre totale, car l’Homme peut vivre dans ses créations. S’accordant avec elle, les autres arts s’expriment en son sein. Ainsi, dès le début de la Sécession, l’idée d’un bâtiment dédié à cette rupture artistique est dans tous les esprits. C’est Olbrich qui se chargera de sa réalisation en 1897. Il crée un temple de l’art moderne auquel le public accède par un escalier monumental qui permet de pénétrer dans cette sorte de White cube avant l’heure, un espace géométrique simple aux murs blancs, éclairé par une verrière zénithale qui apporte une lumière parfaite aux œuvres exposées. Le bâtiment est couronné par une sphère de feuilles de laurier dorées, évocation moderne d’un temple des arts, placé sous l’égide d’Apollon. Sur le fronton, la devise du groupe est écrite en lettres d’or : « À chaque âge son art à chaque art sa liberté ». Le programme est annoncé : il faut vivre et créer avec son temps !

Pour la première exposition de la Sécession Viennoise, Klimt réalise une affiche mettant en scène Athéna, déesse de la sagesse, qui regarde Thésée tuer le Minotaure. Avec cette allégorie de la victoire de la civilisation sur la barbarie le symbole est fort : les modernes l’emporteront sur les classiques. Pour servir son propos, Klimt met au point un dessin stylisé aux lignes épurées. La figure d’Athéna plaît beaucoup à ces artistes qui se reconnaissent dans cette alliance de sagesse et de combativité. Klimt la représente de nouveau dans un tableau, à la fois grandiose et mystérieuse, tenant sa lance et parée du Gorgonéion (la tête de méduse dont elle s’est fait un collier). Un critique de l’époque commente : « c’est une apparition. C’est la matérialisation d’un esprit de défi créateur et d’instinct artistique souverain ». 
Un détail n’échappe pas aux spectateurs : la tête de la gorgone sur la cuirasse d’Athéna tire la langue ! Aucun doute là-dessus, la grimace vise les tenants du classicisme. 

Pour autant, si le style innovant de Klimt fait réagir, les critiques restent mesurées. 
C’est en 1900 que le scandale éclate véritablement. 
Avant qu’il ne fasse sécession, l’Université de Vienne lui avait commandé des allégories pour décorer l’Aula Magna c’est-à-dire le hall d’accueil de l’université. Quatre ans plus tard Klimt produit des œuvres en rupture avec le goût très conservateur de ses commanditaires. La philosophie, présentée en 1900, puis la médecine et la jurisprudence, provoquent un séisme dans l’opinion publique. La critique se déchaîne, Klimt est accusé de vouloir pervertir la jeunesse : on lui reproche des nus trop érotiques, des corps trop sexualisés, on parle même de pornographie. Klimt subit alors la violence de la presse. Mais qu’importe. Il renonce à ce que ses œuvres soient dans la cour d’honneur de l’Université de Vienne et il persiste dans ses recherches. Le scandale des peintures de l’Aula Magna marque définitivement la fin du Klimt historiciste et le début d’une carrière placée sous le signe de la nouveauté.

Pour l’exposition de la Sécession en 1902, Klimt crée la frise Beethoven, illustrant la Neuvième Symphonie. Dans cette fresque symboliste, les figures allégoriques des forces du mal, les trois Gorgones aux cheveux grouillant de serpents et le souci qui ronge, incarné par une femme décharnée au corps tortueux, cohabitent avec l’Hymne à la joie, matérialisée par un chœur de femmes levant leur visage vers le ciel. À côté d’elles un couple s’enlace : le chevalier doré, peint précédemment en armure, est maintenant nu et a trouvé la joie. Mais pour atteindre cette félicité il faut passer par le panneau représentant l’aspiration au bonheur qui trouve son apaisement dans la poésie. 

Klimt exprime dans cette frise que le salut de l’humanité passe par l’art. Un message à méditer jusqu’à aujourd’hui, qui lui vaudra les éloges des uns et les foudres des autres. Sans compter qu’une fois de plus la nudité de ses personnages choque les visiteurs puritains, autant dérangés par la sensualité des corps jeunes que par l’exhibitionnisme des vieux, dont Klimt accentue les chairs pendantes. Lors de l’exposition, une pancarte déconseillait l’entrée aux jeunes femmes de moins de 18 ans… 

Pourtant, dans cette œuvre, l’artiste trouve enfin la fusion qu’il recherche entre Art et Arts décoratifs. Sa composition est au service du bâtiment, elle accompagne le spectateur qui évolue dans cet espace artistique. La planéité et l’ornementation très riche de l’œuvre relèvent bien des arts décoratifs. Mais pour autant la frise Beethoven fait preuve d’une qualité artistique qui n’a rien à envier aux tableaux des musées. Dans cette fresque à la fois plastique, musicale, poétique, et philosophique, Klimt touche à l’œuvre d’art totale à laquelle il aspire.

Par sa modernité Klimt ouvre magistralement le XXe siècle où l’identité-même de l’œuvre d’art sera profondément remise en question. 

Visuel :
Gustav Klimt, Les Forces du Mal et Les Trois Gorgones (détail)
qui font partie de la Frise de Beethoven (mur du milieu), 1902
Palais de la Secession à Vienne, par l’architecte Joseph Maria Olbrich (1897)

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