Artemisia

Au-delà du beau

Carré NoirKasimir Malevitch, 1929, huile sur toile
© State Tretyakov Gallery, Moscou

 

Carré Noir de Kasimir Malevith est une œuvre difficile à appréhender sans en faire l’expérience physique, la rencontrer en personne. Essayons néanmoins de poser des mots et d’en proposer une lecture.

 

La composition

La construction du tableau, un carré dans un carré, est centrée et stable, pas de mouvement, pas de dynamisme, pas de “chichis” ni détails, un choix radical de simplicité.

La gamme des valeurs (du sombre au clair) est poussée à son contraste maximum – noir / blanc. L’artiste a ici renoncé à l’usage de la couleur et des nuances, ainsi qu’à l’évocation du volume par les ombres. Il nous propose un jeu de surfaces planes – qui n’exclut pas cependant d’y lire un effet de profondeur. 

Le rapport des pleins et des vides est tranché, mais ambigu : est-ce que le noir nous apparait comme vide ou comme plein ? D’après les écrits de Malevitch il semblerait que son intention soit que la zone blanche soit bien une bordure entourant le noir, et non pas un fond sur lequel le carré noir serait “posé”.

Bien que ce soit difficile à voir sur une reproduction, les traces du pinceau sont visibles.

 

L’expérience du vide

L’exposition des travaux de Malevitch à la Tate Modern en 2014 présentait deux versions du Carré Noir, la version de 1915 accrochée en hauteur et dans l’angle du mur, et celle de 1929, plus grande et accrochée à hauteur d’œil. J’ai longuement contemplé cette deuxième version, mon regard a été absorbé par le noir, rebondissant contre le cadre blanc quand il s’approchait du bord. A cet égard, la surface blanche offrait une limite à ma contemplation, à la fois rassurante et enfermante. L’expérience du regard plongeant dans cette grande surface noire sans rien à quoi s’accrocher est profonde. Elle amène le spectateur à faire l’expérience d’un vide, d’un au-delà de la forme. Bien que la touche visible montre le geste minutieux du peintre, nous rappelle qu’il a eu un corps, nous sommes mis en face de beaucoup d’absence : absence de figuration, de référence, de couleur, absence même de complexité. Mais à la critique qui se désolait de ce qui manquait à cette peinture, “Tout ce que nous aimions a été perdu. Nous sommes dans un désert”, Malevitch répondait : “Mais le désert est empli de l’esprit du sentiment non-objectif…

 

L’expérience du plein

Malgré le dénuement de sa composition cette œuvre est à mes yeux une œuvre “pleine”: pleine de vide, pleine d’absence, pleine de la force de conviction de son auteur et de la présence de son affirmation. Malevitch parle souvent de sensation, de sentiment, son œuvre n’est pas desincarnée. Le fait que, dans l’exposition Suprématiste de 1915, il ait placé son Carré Noir à la place traditionnelle de l’icône de la maison nous donne une indication de la manière dont l’artiste considérait son tableau. 

 

Une icône moderne

Depuis la victoire des iconodules sur les iconoclaste dans la Chrétienté Orthodoxe (9ème siècle), l’adoration de Dieu et la vénération de l’icône ne sont pas incompatibles. L’icône, affirme Léonid Ouspensky1, sanctifie la vue et ainsi transforme la vue en Vision. Carré noir est un objet de contemplation qui nous propose de faire l’expérience, au-delà du Beau, de “la sensation du désert” – selon les propres termes de Malevitch. L’absence de figure n’est pas ici dû à la soumission à une interdiction de représentation, mais, au contraire, à l’affirmation d’une liberté spirituelle et artistique. A chacun d’interpréter et surtout d’expérimenter la métaphysique proposée cette icône moderne.

 

Une révolution

Pour élargir le débat à l’environnement social et historique de tableau il est à noter que le premier Carré noir de Malevitch apparaît dans son œuvre en 1913, quelques années avant la révolution russe. Prémonition ? Cette peinture est certainement une rupture esthétique de la même radicalité que la rupture politique et sociale qui prendra place en 1917 en Russie. Nous sommes devant une remise à zéro de tout un système de valeurs et une entrée sans compromis dans l’Art Moderne.

 


1 Léonid Alexandrovich Ouspensky (1902–1987) était peintre d’icône et historien d’art.

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