Artemisia

Des bulles, des bubulles

Des fraises, des pommes, une raie, voilà les sujets favoris de Jean-Siméon Chardin. La vie immobile a ses faveurs, même si parfois il y introduit un peu de désordre avec un être animé, tel un chat furieux. Mais la nature-morte, aussi appréciée soit-elle des amateurs, n’est pas au XVIIIème le genre le plus en vue. L’artiste craint de ne pouvoir se contenter de peindre les objets qu’il apprécie tant, qu’on ne lasse de ce monde inerte. Force est de constater qu’il va falloir se renouveler et se mettre à la figure.

Cependant, bien que membre de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture, Chardin n’est pas à l’aise avec l’idée de la figure humaine. Le peintre ne semble pas avoir l’habitude de travailler d’après le modèle vivant. Il hésite. Et c’est peut-être à cause, ou plutôt grâce à l’un de ses amis portraitiste, Jacques Aved, qu’il se lance. Le sujet choisi : un souffleur de bulles de savon.

La peinture hollandaise est alors très appréciée. Aved possédait une peinture représentant ce sujet. Est-ce un hasard si son ami décide de le traiter à son tour ? Une bulle de savon, c’est à la fois si simple et si charmant. Qui ne s’est jamais perdu dans la contemplation de sa surface transparente ? On peut comprendre le choix du peintre. De plus, la bulle, si fragile, est une métaphore idéale de la vie humaine, qui ne tient qu’à un fil, à défaut d’une paille. Transparente, ronde, légère la bulle attire notre regard et notre réflexion.

Mais peut-être que Chardin ne recherche pas ces conceptions métaphysiques. Il est peintre, un peintre travaille la forme et la couleur. La composition est d’ailleurs réduite à des éléments simples. Un adolescent se penche par-dessus une fenêtre, très concentré il souffle dans une paille pour former une belle bulle, bien ronde. Ses bras, le mouvement de sa tête forment un joli triangle, aux angles arrondis par les formes de son corps. A ses côtés, un deuxième garçon, plus jeune, plus petit, se hisse sur la pointe des pieds pour voir la petite merveille qui se forme au bout de la paille. Chardin désaxe légèrement l’ensemble pour diriger notre regard vers la bulle en contrebas. Une bulle de savon, cela semble être une affaire sérieuse pour ces deux jeunes gens.

La solennité du moment est d’ailleurs soulignée par la palette. Des tons terreux entourent cette bulle évanescente. La lumière, très douce, jette un éclat blanc sur le verre d’eau savonneuse, la chemise qui perce à travers la veste déchirée et le reflet de la bulle. Chardin construit son œuvre patiemment, lentement, disséminant de ci et de là quelques petites touches de rouge, de bleu qui animent la surface et se fondent dans les glacis. Le temps semble suspendu. Juste avant. Juste avant que la bulle n’éclate et que la vie reprenne son cours. Le spectateur suspend son souffle comme l’enfant qui espère voir s’envoler cette merveilleuse sphère transparente.

Chardin est un homme de travail. Il avance doucement, péniblement et n’hésite pas à retravailler ses sujets. Peut-être pour répondre à la demande de clients, peut-être pour exploiter plusieurs fois une bonne idée ou peut-être simplement pour lui-même, repenser sa composition. Trois tableaux et peut-être même un quatrième sont connus sur ce thème du jeune souffleur de bulles. Difficile de savoir si le tableau du Metropolitan Museum of Art en est la première version. Elle en est en tout cas l’une des plus épurées et c’est sans doute cette simplicité même qui rend cette bulle éternelle.

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Jean Siméon Chardin, Les Bulles de savon (v. 1734)
Huile sur toile, 61 x 63,2 cm
© Fonds Wentworth, 1949 – Metropolitan Museum of Art, New York

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