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Quand on commande un tableau dans les tons bleus pour aller avec la déco du salon, et qu’on nous livre une toile … rouge.

Visuel :
La Desserte rouge d’Henri Matisse (1908)
Huile sur toile, 180 × 220 cm
Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Un collectionneur

En Avril 1908, le riche collectionneur russe Sergueï Chtchoukine rend visite au peintre Henri Matisse, qui finit tout juste le Portrait de Greta Moll.

Les deux hommes se connaissent déjà. En 1906, le collectionneur avait découvert le travail du chef de file des fauves, mais tout occupé qu’il était par sa passion pour Gauguin, ce fut, sur le plan artistique, un rendez-vous manqué.

Un an et demi plus tard, Chtchoukine est prêt pour une nouvelle aventure picturale. Dans l’appartement de Léo et Gertrude Stein, rue de Fleurus, il a revu avec intérêt Le bonheur de Vivre de Matisse, et en ce printemps 1908, il est fasciné par la tournure nouvelle que prend la recherche du peintre. C’est ainsi que par une journée du printemps 1908, il se présente à l’atelier du maître, accompagné de l’un de ses amis, collectionneur russe comme lui, un certain Ivan Morosov.

Une commande

Lors de cette visite, Chtchoukine est époustouflé par une toile posée le long d’un mur : Les baigneuses à la tortue. Malheureusement, l’œuvre est déjà vendue. Le collectionneur insiste et ne se résigne qu’à regret à voir ce tableau lui échapper. Mais une fois la frustration passée, il décide de commander au peintre une toile de même format.

Destinée à la salle à manger du palais moscovite de Chtchoukine, l’œuvre doit s’adapter à une autre contrainte : elle aura comme voisins 16 tableaux de Gauguin, accrochés à touche-touche, dont les jaunes lumineux resplendissent. Pour tenir dans un tel environnement, la toile de Matisse devra prendre le contrepied des jaunes et afficher une dominante bleue. Ainsi va la loi du contraste simultané des couleurs. Question d’optique !

A la fin du printemps, Matisse prépare sa toile, et se lance à corps perdu dans cette nouvelle œuvre.

Une œuvre… libre !

Le peintre choisit comme sujet un thème qui lui est cher et qu’il a déjà traité par deux fois : une desserte. Encore étudiant à l’école des beaux-arts il avait choisi de copier au Louvre une Desserte du peintre flamand Jan Davidsz de Heem datant de 1640.

Le jeu des couleurs et des textures des différents objets, nourritures et boissons se détachant sur la nappe blanche de la table, l’avait alors profondément marqué ; à tel point qu’en 1896, il en reprit le principe pour une nouvelle desserte, mise au goût du jour sous l’influence des impressionnistes. Cette toile de 1896 lui avait valu ses premiers vrais éloges et le début d’une reconnaissance par ses pairs. Ce n’est donc pas anodin si ce thème se présente de nouveau en 1908.

De la toile de 96 l’on retrouve la table chargée de carafes, de coupes contenant des fruits, ainsi que la servante qui se tient à côté. La fenêtre à l’arrière-plan et la chaise sont aussi des éléments qui sont familiers.

Toutefois, le sujet de l’œuvre a changé. La découverte des fresques des primitifs italiens d’une part, et des arts de l’Islam d’autre part, encourage Matisse à remettre en question la séparation académique entre l’art et la décoration.

La toile de grande dimension est ici entièrement envahie par la nappe qui recouvre la desserte et dont les motifs décoratifs débordent sur le mur. Il s’agit d’une toile de Jouy que Matisse a déjà mise en scène dans plusieurs peintures, dont le portrait de Greta Moll fini quelques mois plus tôt. Dans cette Harmonie en bleu (titre originel de l’œuvre) les motifs blancs sur fond bleu deviennent entièrement bleus. Tous les éléments sont traités dans une grande planéité de telle manière qu’en l’absence de toute perspective, le spectateur ne peut que rester à la surface de la toile où s’équilibrent aplats de couleurs et lignes arabesques.

Le 6 Juillet 1908, Matisse semble considérer que l’œuvre est terminée. Le marchand d’art Ambroise Vollard l’approuve. Une photo prise par Eugène Druet immortalise cet état final de l’Harmonie en bleu. Mais…

Mais le mois suivant, Matisse reprend le tableau et le transpose entièrement… en rouge ! Un visiteur observa que, selon lui, cela avait complètement transformé l’œuvre et qu’il s’agissait dès lors d’un autre tableau. Agacé Matisse commente : « ce type n’y connait rien. Ce n’est pas une peinture différente. Je cherche un rapport de force. » .

Les arabesques bleues de la toile de Jouy se détachent désormais sur un immense fond rouge uniforme, peint en aplat, qui couvre la presque totalité de la toile.

Cette Harmonie en rouge, plate et ornementale, s’apparente à une grande tapisserie et rappelle les origines de Matisse : le Cateau-Cambrésis, ville de tisserands, à la tradition décorative si riche, jamais à cours d’innovation. D’ailleurs c’est une habitude dans ces métiers de tester les motifs avec différentes couleurs. Et c’est peut-être parce que l’immense fortune de Chtchoukine vient du commerce des étoffes que celui-ci ne s’offusqua aucunement de ce changement. L’artiste et le collectionneur se comprennent.

Le tableau ne pouvant plus cohabiter aux côtés des Gauguin sans risquer de les écraser, il sera donc accroché non dans la salle à manger, mais dans l’antichambre où Chtchoukine aime, dit-il, à imaginer les lignes en arabesque des motifs se poursuivre jusqu’à l’extérieur de la toile, et envahir les murs de la pièce.

Amélie Sabatier

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