Panier
0,00 
0,00 

Artemisia Online - Article

Le contraste des valeurs

La photographie, surtout documentaire, est un médium transparent1 : nous plongeons dans l’image comme à travers une vitre pour faire sens de la trace de ce qui a été, pour y déceler le témoignage d’une réalité – cet événement, cette information. Hypnotisés par notre habitude de consommer les images, nous oublions trop souvent de remarquer

Photographie et récit

La photographie, surtout documentaire, est un médium transparent1 : nous plongeons dans l’image comme à travers une vitre pour faire sens de la trace de ce qui a été, pour y déceler le témoignage d’une réalité – cet événement, cette information. Hypnotisés par notre habitude de consommer les images, nous oublions trop souvent de remarquer la mécanique visuelle et d’apprécier l’art du photographe. 

Philippe Graton, photographe, journaliste, scénariste et auteur de cette photographie, est un admirable conteur. La plupart du temps ses images sont accompagnées d’un texte : un reportage ou une petite histoire raconte ou propose sa vision de la scène. Le sens de l’image, polysémique par nature, est alors, comme le dit Roland Barthes, « ancré » par le texte et nous sommes guidés dans notre interprétation. Dans cet article, je sépare la photographie du commentaire de son auteur pour déceler ce que le visuel seul nous raconte. 

L’organisation formelle de l’image

On y voit une jeune femme dans une bâtisse sans toit, transvasant du lait dans un seau. Le tuyau de la trayeuse traverse le champ de l’image, créant un arc qui sépare le premier plan avec la jeune fille et l’arrière-plan avec vaches, murs, arbres et divers objets de grange. Vaches et jeune fille sont occupées à leur besogne – manger, verser – concentrées et indifférentes à la présence du photographe. C’est une photo prise sur le vif au milieu de la vie. Personne ne pose, ni ne se montre. 

Bien que l’espace de l’image paraisse assez fouillis avec beaucoup de détails qui attirent notre attention, cette photographie est en fait clairement construite : elle est divisée dans la profondeur. Tout ce qui est derrière le tuyau noir est un peu flou, texturé ou peu contrasté – y compris le panneau triangulaire qui attire l’œil par son graphisme mais non par son contraste. Ce qui est devant est net, il y a un seul personnage principal et peu d’objets, les formes sont clairement définies et contrastées. C’est sur ce premier plan que notre attention est dirigée.

Si la fille nous regardait, sans doute notre œil se poserait en premier sur son visage. Mais elle ne nous regarde pas. En conséquence notre regard est entrainé sur la zone du plus fort contraste – la coulure blanche du lait dans le seau noir– et c’est nous qui suivons son regard, et de fait son intention.

Des messages et des signes

Un panneau et les quelques mots inscrits, « AEROPORT NON ! »,  cela nous met sur la piste… cette femme est visiblement opposée à la prise de territoire par un aéroport. Autre signe : elle est  jeune et impliquée dans d’humbles tâches rurales. Est-ce un choix ? Peut-être.

Le message le plus fort à mes yeux vient du symbole contenu dans la coulure blanche du lait, celle qui attire notre œil pour plusieurs raisons : contraste de valeur (noir-blanc), et contraste de texture. En effet la texture du bras, de la jarre en métal et de la coulure du lait est, au contraire des autres textures de l’image, lisse, sans poussières ou rugosités, fluide, douce. Ces trois formes sont bien dessinées dans leurs courbes par des lignes franches. Il y a un mouvement vers la terre : ce qui se passe près du sol est modeste mais important. C’est là que se trouve la nourriture, et non dans une course vers le ciel, toxique et déconnectée de la réalité, représentée par le symbole de l’avion et le triangle du panneau dirigé vers le haut – panneau par ailleurs tout de guingois, abimé et taché. 

Ce qui est important, nous dit cette image, c’est la pureté que l’on trouve même au milieu du chaos ; c’est le transvasement vers l’autre de ce qui nous nourrit, dans cette fluidité, et c’est le soin avec lequel une action si simple est accomplie. Le lait, c’est l’essence même de ce qui nous a permis de survivre et grandir. C’est la nourriture qui vient du cycle de la vie. Ce nectar blanc, comme la pureté ou l’innocence, est précieux. On ne le gâche pas par inattention. C’est le don par excellence, et en particulier le don de la vache-mère pour nous les hommes, cher payé par l’animal lorsqu’on lui retire son veau. La valeur se trouve dans le respect et le partage de ce sacrifice. Ici on prend soin de ce qui nous nourrit. 

Éléonore Pironneau | https://www.eleonorepironneau.com/


Cette photographie est publiée dans le livre Carnets de la Zad, textes et photographies de Philippe Graton, Filigranes Éditions
Photographie de Philippe Graton publiée dans Carnets de la Zad,  Filigranes Éditions
Voir aussi le travail de Philippe Graton sur  www.thewednesdayshot.com

1  « Quoi qu’elle donne à voir et quelle que soit sa manière, une photo est toujours invisible : ce n’est pas elle qu’on voit. » Roland Barthes, La Chambre Claire

Image de Éléonore Pironneau
Éléonore Pironneau
Diplômée d'un Masters en Art Plastique de l'ENSAD Paris, Éléonore Pironneau est une artiste plasticienne française installée à Londres. Elle montre son travail dans le cadre des grands rendez-vous de l'art contemporain tels que la BRAFA (Bruxelles), London Art Fair, Art Chicago, Art Toronto, la Royal Academy Summer Show (Londres) et collabore avec des galeries et institutions telles que la Galerie Schifferli (Genève) ou le Centre Contemporain Bouvet Ladubay (Saumur). En parallèle de sa carrière artistique Éléonore Pironneau enseigne l'analyse et l'interprétation des œuvres d'art, la communication visuelle et différentes approches de la créativité à des étudiants en communication, journalisme, business/marketing (Inseec London, Media School London, Le Celsa-Paris, Sup de Pub, King's College London), dans le cadre de sessions privées (Ways of Seeing education) ou en entreprise (Visa Inc. London, Softwire London). Elle écrit la rubrique "Lecture d'une Œuvre" dans l'ECHO Magazine, un magazine français publié à Londres (2015-2022).
art-entreprise-histoire-enjeux-pratiques-artemisia-online-team-building-exposition
Mag Artemisia
Artemisia
L’art en entreprise : histoire, enjeux et nouvelles pratiques

De la constitution de collections prestigieuses aux ateliers créatifs pour les équipes, l’art s’est imposé comme un levier stratégique au sein des entreprises. Entre mécénat, engagement des collaborateurs et identité de marque, découvrez comment le monde professionnel s’approprie aujourd’hui la création artistique.

Lire la suite »
versailles-arts-architecture-louis-XIII-palais-ecole-art-en-ligne-paris-bordeaux
Mag Artemisia
Artemisia
Versailles, arts et architecture de Louis XIII à aujourd’hui : naissance et métamorphoses d’un palais

De Louis XV à nos jours, le château de Versailles n’a cessé de se transformer, entre raffinement rococo, grandeur néoclassique, bouleversements révolutionnaires et renaissances contemporaines. À travers ses arts et son architecture, Versailles raconte une histoire politique autant qu’esthétique, où le pouvoir dialogue sans cesse avec la création.

Lire la suite »
tourny-haussmann-visions-modernite-urbaine-artemisia-online
Mag Artemisia
Artemisia
Tourny et Haussmann : deux visions de la modernité urbaine

Du Bordeaux de Tourny au Paris d’Haussmann, deux siècles d’histoire urbaine ont façonné une modernité mêlant esthétique, circulation et innovations techniques. Entre façades ordonnées, places monumentales et infrastructures d’avant-garde, ces deux grandes figures ont fait de la ville un véritable laboratoire artistique et fonctionnel.

Lire la suite »
Plus de publications à afficher

S'identifier

Logo-artemisia-xd-2

Pour accéder à votre cours, veuillez vous connecter à votre profil Artemisia Online.

Si vous ne disposez pas d'un compte, nous vous recommandons de créer un compte gratuit chez Artemisia :