Analyse IA vs attribution traditionnelle : débat autour de deux panneaux de Saint François d’Assise
La société suisse Art Recognition, spécialisée dans l’authentification d’œuvres par intelligence artificielle, a récemment publié une analyse suscitant un vif débat dans le monde de l’art. Grâce à un algorithme entraîné à identifier les caractéristiques stylistiques de maîtres anciens, l’IA conclut que deux panneaux représentant Saint François d’Assise recevant les stigmates — l’un conservé à la Galleria Sabauda et l’autre au Philadelphia Museum of Art — ne présenteraient pas les marqueurs stylistiques propres à van Eyck.
Selon l’entreprise, les scores d’authenticité calculés seraient fortement négatifs, suggérant que ces œuvres ne seraient pas autographes mais possiblement issues de l’atelier ou d’un suiveur.
Cette conclusion divise les spécialistes. Plusieurs historiens de l’art rappellent que van Eyck travaille par glacis subtils et superpositions transparentes, avec une touche quasiment imperceptible — un paramètre difficilement mesurable par une analyse algorithmique centrée sur la micro-gestuelle. De plus, restaurations anciennes, repeints et altérations du support peuvent fausser la lecture numérique.
Quelles implications pour le marché de l’art et l’historiographie ?
Cette prise de position soulève des enjeux majeurs.
Sur le plan scientifique, elle interroge la place de l’intelligence artificielle dans les méthodes d’attribution. L’IA peut-elle devenir un outil d’aide à la décision, au même titre que l’analyse dendrochronologique ou la réflectographie infrarouge ? Ou risque-t-elle de simplifier excessivement des processus créatifs complexes, notamment dans le cas des ateliers flamands du XVe siècle, où la collaboration était fréquente ?
Sur le plan du marché de l’art, une telle remise en cause peut avoir des conséquences significatives sur la valeur assurantielle et symbolique des œuvres. La distinction entre œuvre autographe et œuvre d’atelier peut entraîner des écarts de valorisation considérables. Même si les deux panneaux appartiennent à des collections publiques, le débat influence indirectement les transactions privées concernant des œuvres attribuées au cercle de Van Eyck.
Enfin, sur le plan historiographique, cette controverse met en lumière une tension contemporaine : celle entre l’autorité traditionnelle de l’œil du connoisseur et la montée en puissance des outils technologiques. L’histoire de l’art, discipline fondée sur l’analyse stylistique et documentaire, voit désormais apparaître un nouvel acteur — l’algorithme — dont la légitimité reste à construire.
Saint François recevant les stigmates
Jan van Eyck (v. 1430-1432)
Huile sur parchemin sur panneau
12,7 × 14,6 cm
Philadelphia Museum of Art, Philadelphie