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Artemisia Online - Article

Let it snow

Au milieu d’un canal dont on devine les contours bordés d’arbres et de bâtisses, tout le village est de sortie à l’occasion du gel et de la neige qui ont transformé le paysage
Fig.-1-Hendrick-Avercamp-Paysage-hivernal-ca.-1608-huile-sur-panneau-Rijksmuseum-Amsterdam

Fig. 1 : Hendrick Avercamp, Paysage hivernal, ca. 1608, huile sur panneau, Rijksmuseum, Amsterdam

Au milieu d’un canal dont on devine les contours bordés d’arbres et de bâtisses, tout le village est de sortie à l’occasion du gel et de la neige qui ont transformé le paysage (fig.1). C’est une opportunité idéale pour sortir ses patins : d’aucuns sont en train de les enfiler, d’autres fusent déjà sur la glace, et certains s’y sont affalés. Pour les plus modestes, des patins de fortune pouvaient être fabriqués avec des os. On remarque au centre de la scène des personnages jouant au kolf sur la glace, mélange de golf et de hockey, tandis que d’autres n’ont pas le temps pour ces frivolités et doivent continuer à travailler bon an, mal an : à droite au premier plan, un personnage transporte du foin sur son dos ; à gauche, on a dû faire un trou dans la glace pour puiser de l’eau – et peut-être pêcher.  

Dans ce tableau d’Hendrick Avercamp (1585-1634), tous les âges et toutes les classes de la société se retrouvent sur la glace : au milieu du canal gelé, par exemple, un groupe très richement habillé est abordé par un mendiant en haillons. La variété des costumes et des attitudes anime le paysage, incitant le spectateur à observer de près et à passer de détails en détails. Dans le coin en bas à gauche, chien et corbeaux se repaissent d’une carcasse (un animal mort de froid ?) ; sur un cabanon à droite, la signature de l’artiste est déguisée en graffitis (« HENRICUS AV »). Le point de vue en hauteur permet à l’artiste de nous offrir une vue large de la scène, ce qui lui donne un vaste panorama à peupler de personnages et de détails insolites. La profondeur est suggérée par une subtile évolution de la couleur gris-blanche du décor et les détails de moins en moins nets vers l’horizon. 

Un maître du froid

Fig. 2 : Hendrick Avercamp, Deux femmes et un homme sur un traîneau, c.1620
Encre et aquarelle sur papier, Royal collection trust

Au XVIIe siècle, la peinture hollandaise connaît un développement inégalé des genres et beaucoup d’artistes se spécialisent : peintres de paysages, de natures mortes, de portraits, etc. Certains se concentrent sur des sujets encore plus spécifiques : Hendrick Avercamp, par exemple, se consacre au paysage hivernal.  Surnommé le stomme van Kampen (le muet de Kampen, où il habite) probablement parce qu’il était sourd-muet, il se révèle pourtant un talentueux conteur d’histoires : son style est très descriptif et narratif, ses peintures très animées et peuplées de nombreux personnages. Il développe un type d’œuvres qui allie l’amour hollandais du paysage et de la scène de genre. Si son style peut parfois sembler un peu naïf, il est basé sur une observation fine de son quotidien et une attention aux détails qu’il réarrange ensuite pour créer de plus grandes scènes. On le voit par exemple avec un dessin à l’encre et l’aquarelle de personnages arborant de riches costumes sur un traîneau tiré par un cheval – l’animal devait être équipé de fers à crampons par un tel temps (fig. 2). Le groupe fait écho à celui des personnages tirés par un cheval sur la gauche du tableau du Rijksmuseum, mais plus de détails y sont apportés. 

L’Âge de glace

Fig. 3 : Pieter Bruegel L’Ancien, Les Chasseurs dans la Neige, 1565
Huile sur panneau, Kunsthistorisches Museum, Vienna

Ce paysage hivernal remonte au début du « Siècle d’Or » hollandais et de la carrière d’Avercamp (ca 1608). Ses peintures, qui inspireront d’autres artistes à se spécialiser par la suite, sont d’inspiration flamandes. On retrouve un intérêt pour la représentation du temps qui passe et des saisons dans la peinture du XVIe siècle ; des œuvres de Bruegel l’Ancien sont déjà empruntes de cet aspect hivernal, comme Les Chasseurs dans la Neige (fig. 3). Ce sont dans ces œuvres qui s’intéressent aux mois, à la météo, aux activités paysannes ou folkloriques au fil de l’année, que la scène de genre – la peinture du quotidien, est née. Ces scènes enneigées sont aussi souvent associées à une réalité climatique, appelée le « Petit âge glaciaire ». Il semblerait qu’après le Moyen-Âge, une période de climat plus froid se soit installée sur la région Atlantique Nord et ait inspirée ce type de tableau. Cependant, ces œuvres ont aussi un aspect culturel, notamment se différencier d’autres régions par ces paysages plus « typiques » du Nord, bien que le gel des canaux ne soit pas tous les ans une fatalité.

Certains détails cocasses, typiques de la scène de genre nordique, se retrouvent chez Avercamp. Le spectateur attentif notera par exemple les latrines en cours d’utilisation, construites au-dessus du canal, qui deviennent tout à coup bien moins discrètes avec le gel. Ces éléments rappellent également Bruegel, en particulier son tableau dit Les Proverbes, véritable dictionnaire visuel de dictons foisonnant de détails absurdes, qui inclut notamment la représentation littérale de l’expression « Dat hangt als een schijthuis boven de gracht » (cela pend comme une latrine au-dessus d’un canal), c’est-à-dire « c’est évident » (Fig. 4a et 4b).

Fig. 4a : Hendrick Avercamp, Paysage hivernal, ca. 1608
Rijksmuseum, Amsterdam (détail)
Fig. 4b : Pieter Bruegel L’Ancien, Les Proverbes, c. 1559
Gemaldegalerie, Berlin (détail)

La vie continue…

Ces températures très basses n’entraînent pas que de l’amusement, comme on le voit dans notre tableau : certaines personnes sont entravées dans leur travail, se garder au chaud devient très compliqué, le bétail souffre du froid, etc. On sait également grâce aux archives de l’époque qu’à cette occasion, une ville devait payer davantage de gardes pour les rondes de nuit car les gens pouvaient traverser les canaux extérieurs d’une cité partout et pas seulement aux portes de la ville… Même si cette météo s’observe au XVIIe siècle plus souvent qu’aujourd’hui, où l’opportunité de patiner sur les canaux se présente rarement (fig. 5), elle correspond à des moments inhabituels où le paysage change et les gens s’adaptent – Avercamp transmet cette bonne humeur émanant d’un quotidien chamboulé par la neige. 

Fig. 5 : S. Moine, Canal gelé à Leyde, 2020
Photographie argentique – une vue de plus en plus rare
Image de Sarah Moine
Sarah Moine
Après des études en histoire de l’art à l’Ecole du Louvre, Sarah Moine a complété son Master à l’université de Leyde où elle a pu parfaire sa spécialisation en art hollandais, notamment à travers un mémoire de recherche sur les natures mortes dans la peinture des Pays-Bas du Nord. Une formation en paléographie lui a permis de débuter ses recherches pour sa thèse en cours concernant la production artistique de la ville de Leyde entre la fin du XVIème et le début du XVIIème siècle. Elle a notamment participé à l’élaboration de l’exposition Pilgrims to America au musée du Lakenhal (2020), ainsi qu’au projet de recherche Leidse Kunstambachten (les arts et artisanats à Leyde) organisé par le RKD, le centre de documentation national pour l’histoire de l’art (La Haye). Elle travaille actuellement au Pilgrim Museum (Leyde), où elle présente les collections XVIIème siècle et médiévales au public. Ses publications incluent une entrée pour le Dictionnaire des Pays-Bas au Siècle d’Or (ed. Catherine Secretan, Willem Frijhoff, 2018) et un essai sur les natures mortes dans le catalogue Intellectual Baggage (Jeremy Bangs, 2020).
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