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Artemisia Online - Article

Lire une œuvre d’art : Composition avec jaune, bleu et rouge de Piet Mondrian 

Pourquoi parler de « lecture » d’une œuvre ? Pour mettre en avant la possibilité de lire le visuel comme nous lisons de la poésie, à la fois en comprenant le sens et en appréciant la forme. Or le langage visuel n’est pas enseigné, à part pour celles et ceux qui étudient la sémiotique et

Composition avec jaune, bleu et rouge – Piet Mondrian

Pourquoi parler de « lecture » d’une œuvre ? Pour mettre en avant la possibilité de lire le visuel comme nous lisons de la poésie, à la fois en comprenant le sens et en appréciant la forme. Or le langage visuel n’est pas enseigné, à part pour celles et ceux qui étudient la sémiotique et la communication visuelle, ou des textes de certains historiens de l’art (tels que Erwin Panofsky ou Daniel Arasse). Pourtant quelques clés suffisent à trouver son autonomie en face d’une production artistique, du moins si elle a été produite dans une culture que l’on connait, et à engager un dialogue avec l’œuvre.

Prenons un exemple : Composition avec jaune, bleu et rouge de Piet Mondrian.

Éléonore Pironneau, enseignante à Artemisia Online, propose de vous exposer tous des outils d’interprétation des œuvres visuelles en cherchant à en ouvrir les sens possibles dans son cours : “Lire une œuvre d’art“.

Explorer la forme

De la représentation du visible à l’utilisation du signe pictural

Piet Mondrian
Vue de l’église de Dombourg
(1911)

Piet Mondrian,
Façade d’église 4
(1914)

Piet Mondrian,
Composition 8
 (1914)

Une formation académique et un virage symboliste

Formé à l’Académie royale des Beaux-Arts d’Amsterdam, Piet Mondrian (1872–1944), commence par peindre des paysages « classiques ». Au début des années 1900, il se tourne vers le symbolisme, ajoutant une dimension intellectuelle, voire morale, à son travail.

La déconstruction du visible

Puis vient une phase de recherche intrinsèquement picturale de la Forme, qui s’avèrera révolutionnaire. A travers des séries de recherches sur un même thème, l’arbre, ou ici l’église, Mondrian dépouille sa peinture de la représentation du visible, même symbolisé, pour un travail sur le pur signe plastique.

De la transcription visuelle à l’abstraction conceptuelle

Entre Vue de l’église de Dombourg (1911) et Façade d’église 4 (1914), l’artiste délaisse la représentation rétinienne pour la recherche de la structure essentielle du sujet. Dès 1914, le signe suffit à Mondrian. En un sens, le sujet de la peinture devient alors… la peinture elle-même.
Dans Composition 8 (1914), le thème de la façade d’église n’est rappelé que par quelques signes plastiques : des lignes formant des croix, ou évoquant une voûte,  des horizontales et des verticales que l’on pourrait rapporter au dessin d’architecture, et une gamme colorée pouvant évoquer la pierre.

Vers un vocabulaire plastique fondé sur la ligne et la couleur

Mais est-ce finalement nécessaire de vouloir retrouver dans le dessin et les couleurs des traces de la vision rétinienne du monde ?
Pour Mondrian, il semble que non. Petit à petit la représentation de la profondeur et du modelé encore évoqués dans Composition 8 disparaît. L’artiste construit et anime la surface de ses tableaux par une géométrie simple basée sur les lignes et des aplats de couleur.

Composition avec jaune, bleu et rouge

Lecture de l'œuvre

Comment lire cette œuvre ?

L’histoire de l’art nous présente en général les œuvres vues d’aujourd’hui, regardant en arrière avec le recul produit par la distance temporelle. Sans nier l’utilité de cette démarche, mettons de côté les notions de mouvements artistiques et étiquettes diverses, et regardons attentivement cette peinture, à l’écoute de ce qu’elle a à dire – en ayant à l’esprit qu’une reproduction à l’écran ne sera jamais la même chose que la présence de l’original…

Piet Mondrian, Composition avec jaune, bleu et rouge (1937-1942)
Huile sur toile – 69,2 x 72,7 cm | Tate Modern, Londres

La composition

  • Le format : un faux carré. Une asymétrie subtile caractérise la composition de la grille. Entre les lignes noires, de simples plans.
  • La surface accordée à chaque couleur semble contrebalancer son impact visuel comme pour équilibrer l’ensemble : par exemple le blanc ayant moins d’impact visuel que le noir (du moins lorsque la peinture est placée sur un mur blanc) occupe la plus grande surface. Le bleu est en petite quantité mais, comme le fléau d’une balance, semble soutenir le jaune et le rouge.
  • La présence du carré rouge central peut faire ressentir que le jaune serait aussi un carré qui sortirait du cadre. Avec le fait que les lignes noires vont jusqu’au bord du tableau, cela donne l’impression que l’artiste a peint un « extrait » de quelque chose de plus grand.
  • Les contrastes sont très affirmés : une petite quantité de noir dans une grande quantité de blanc, et 3 couleurs primaires.
  • Sans jeux d’ombres, cette peinture ne propose aucune illusion de profondeur. Elle offre à voir une composition plane, réduite à sa plus simple expression. C’est un arrangement des trois ingrédients de base de toute composition picturale : ligne, plan, et couleur.
  • Mais malgré cette austérité de moyens on se rend compte, face au tableau, que la texture en est chaleureuse car elle a été peinte à l’huile, et les légères traces laissées par le pinceau rappellent la présence humaine.

Proposition d’interprétation

Cette œuvre ne propose rien à quoi se raccrocher qui pourrait nous rappeler le monde naturel ou humain. Elle ne décrit pas, elle existe. Mondrian s’est détourné de la représentation de la réalité matérielle et propose au spectateur la contemplation d’une harmonie quasi mathématique : pureté, équilibre, précision.

Cette peinture pose une question primordiale : qu’est-ce que le Réel ? Le monde visible des êtres et des choses dont l’artiste reproduirait les apparences ? Les concepts ou les sentiments symbolisés dans le tableau (ici Harmonie, Pureté etc.) ? Ou bien le tableau en tant qu’objet matériel ? Mondrian lui-même pensait que « pour approcher le spirituel en art on fera usage aussi peu que possible de la réalité, parce que la réalité est opposée au spirituel ». S’il refuse l’illusion figurative c’est donc par détachement du monde matériel et pour exprimer – ou rechercher – le monde de l’Esprit.

On pourrait tenter d’affirmer que Mondrian donne malgré tout à la peinture un rôle de représentation, mais paradoxalement, il s’agit de la représentation de l’invisible : la symbolisation d’une Harmonie qui dépasse le cadre du tableau, comme s’il peignait un morceau d’une Perfection plus vaste. 

Vérifier son interprétation

Dans cette proposition d’interprétation, nous sommes partis de l’observation attentive de la composition de l’œuvre, pour en ressentir certaines connotations. Même sans connaître la vie de Mondrian, nous aurions pu arriver à ces déductions, et à cette écoute de l’œuvre grâce à l’observation de sa Forme.

Maintenant voyons comment ce ressenti se confirme – ou non – par la connaissance du contexte de la création de la toile (vie et personnalité de l’artiste et contexte sociologique ou historique). Mondrian a adhéré à la doctrine Théosophique, spiritualité prônant la recherche de la nature divine dans l’incarnation physique.

À mes yeux, ce tableau illustre cette recherche d’union de la Matière et de l’Esprit : en tant qu’objet il garde un « corps », une matérialité que l’artiste n’a pas totalement rejetée puisqu’il reste peintre – il créé des « objets-peintures » – et que l’on sent sa touche et son humanité dans la délicate texture de la peinture. Dans cette œuvre, donc aucunement désincarnée, je ne vois pas d’opposition entre la Réalité et le Spirituel, mais plutôt un changement de point de vue sur ce qu’est la Réalité. Elle m’interroge de manière métaphysique en me posant cette question intime : Qu’est-ce que le Réel ?

Pourquoi étudier la lecture de l'œuvre d'art ?

avec Artemisia Online !

Apprendre à lire une œuvre, c’est apprendre à voir autrement : affiner son regard, écouter ce que la forme nous dit, et s’autoriser à ressentir et interpréter. Comme l’a montré Mondrian, une peinture peut nous parler sans mots, en dehors du visible, et pourtant nous toucher en profondeur.

Si cette approche vous a donné envie d’aller plus loin, rejoignez le cours Lire une œuvre d’art. Vous y découvrirez des outils concrets, des exemples guidés, et des exercices pour développer votre autonomie face aux images — que vous soyez amateur curieux ou passionné d’histoire de l’art.

Des modules accessibles pour tous

Envie d’approfondir vos connaissances ? Notre formation en ligne  “Lire une œuvre d’art vous propose :

  • une initiation au vocabulaire et à la grammaire de la composition,
  • une approche sémiologique : un regard sur l’œuvre en tant que signe complexe,
  • une mise en perspective de l’œuvre en tant que pensée non-verbale dans son contexte,
  • des analyses d’œuvres datant de l’époque Moderne à nos jours, principalement peinture et photographie.

🎓 Nos cours sont accessibles à tous, passionnés ou débutants, et disponibles à tout moment.

Visitez la boutique Artemisia

“Lire une œuvre d’art” par Éléonore Pironneau / Capture d’écran Artemisia

Image de Éléonore Pironneau
Éléonore Pironneau
Diplômée d'un Masters en Art Plastique de l'ENSAD Paris, Éléonore Pironneau est une artiste plasticienne française installée à Londres. Elle montre son travail dans le cadre des grands rendez-vous de l'art contemporain tels que la BRAFA (Bruxelles), London Art Fair, Art Chicago, Art Toronto, la Royal Academy Summer Show (Londres) et collabore avec des galeries et institutions telles que la Galerie Schifferli (Genève) ou le Centre Contemporain Bouvet Ladubay (Saumur). En parallèle de sa carrière artistique Éléonore Pironneau enseigne l'analyse et l'interprétation des œuvres d'art, la communication visuelle et différentes approches de la créativité à des étudiants en communication, journalisme, business/marketing (Inseec London, Media School London, Le Celsa-Paris, Sup de Pub, King's College London), dans le cadre de sessions privées (Ways of Seeing education) ou en entreprise (Visa Inc. London, Softwire London). Elle écrit la rubrique "Lecture d'une Œuvre" dans l'ECHO Magazine, un magazine français publié à Londres (2015-2022).
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