Artemisia

Yue Minjun

Vendue aux enchères en 2007 pour 3,74 millions de $, l’œuvre Exécution peinte par l’artiste chinois Yue Min Jun en 1995, est aussi riche de sens cachés qu’elle est simple en apparence.

Quatre hommes en slips blancs semblant se tordre de rire font face à trois autres hommes habillés, aux visages également hilares. Deux d’entre eux, de dos, la tête penchée sur le côté paraissent mimer une exécution, et le troisième nous faisant face dévoile un tee-shirt aux motifs enfantins et une position des mains étrange, comme s’il tenait, ou faisait semblant de tenir, un objet oblong. Aucun de ces personnages ne se distingue, la tête est toujours la même : une sorte d’autoportrait ironique de l’artiste. 

A l’arrière de ces personnages rieurs on distingue un mur rouge couvert d’une sorte de toiture de briques jaunes.

L’œuvre est divertissante, facile à regarder et à apprécier. L’artiste assume d’ailleurs tout à fait cet aspect de son travail : “Je ne cherche pas l’élégance, explique-t-il. En fait, ce que je peins est très vulgaire. (…) Cette vulgarité est plutôt bien accueillie par le grand public car lui non plus n’aime pas les choses élégantes. Je ne fais que m’adapter à ce goût populaire.”

Certes. Mais au-delà de cette première lecture, un spectateur averti trouvera sans nul doute des références et des questionnements bien plus profonds, et certainement plus dangereux pour l’artiste qui vit toujours dans la Chine autoritaire que nous connaissons.

Les références occidentales

Dans sa composition, cette œuvre peut nous évoquer l’histoire de l’art occidentale et plus précisément trois tableaux célèbres : Le Tres de Mayo peint par Goya en 1814, L’Exécution de Maximilien peinte par Manet en 1867 et le Massacre en Corée peint par Picasso en 1951. 

Un point commun entre ces trois œuvres ? L’exécution par une armée professionnelle de civils démunis.

Dans le tableau de Goya, des soldats napoléoniens exécutent des civils espagnols. Certains déjà tombés gisent dans leur sang, d’autres prient, ou de peur, se cachent les yeux, d’autres encore semblent pleurer de désespoir. Au centre, la lumière de la composition se fixe sur l’homme à la chemise blanche, qui lève les bras, ses mains vides : image de l’innocent sacrifié. 

L’œuvre de Manet quant à elle, témoigne de l’exécution de l’empereur Maximilien Ier du Mexique. Lâché par Napoléon III, il tente de garder son trône dans un tel déséquilibre des forces que sa résistance prend l’aspect d’un sacrifice. Dans l’œuvre de Manet, l’empereur est entouré de deux de ses fidèles et fait courageusement face au peloton d’exécution. Pour mieux marquer la trahison de Napoléon III, les soldats portent l’uniforme français, et celui du premier plan à droite, tenant son fusil à la verticale (pour le charger ?) a même le visage de Napoléon III. La position de ce personnage rappelle fortement l’homme au tee-shirt enfantin du tableau de Yue Min Jun… D’ailleurs, les deux compositions sont fermées à l’arrière-plan par un mur qui ne laisse passer qu’une mince bande de ciel ou de paysage en hauteur. 

Enfin, le tableau de Picasso témoigne des exactions des soldats américains face aux civils coréens dans leur guerre contre le communisme. Ici, l’innocence des civils et le déséquilibre du rapport de force apparait dans la nudité des personnages : femmes et enfants sans protection ni armes. Une nudité reprise par Yue Min Jun, dans sa toile Exécution. 

Ainsi, ce tableau de 1995 semble s’inscrire dans la lignée de ces grandes œuvres occidentales. Hasard ? Erreurs d’une lecture trop occidentale de cette œuvre chinoise ? Pas vraiment. 

Le contexte chinois

Depuis la révolution culturelle chinoise, commencée en 1966, l’art occidental est enseigné dans les écoles des beaux-arts en remplacement de l’art traditionnel auquel on a reproché d’avoir été celui du régime impérial. Né en 1962, Yue Min Jun a connu la Chine de Mao dans son enfance et est devenu adulte dans les cendres de celle-ci. Les années 80 sont pour lui l’occasion d’étudier l’art à l’Université du Hebei. Mao est mort et la Chine respire. Les réformes menées par Deng Xiaoping permettent au pays de se développer économiquement et de s’ouvrir un peu sur le reste du monde. La jeune génération espère alors un qu’un basculement est possible vers une véritable démocratie. En 1989 les étudiants manifestent puis se rassemblent devant la cité interdite, sur la place Tian’anmen. Les journalistes du monde entier couvrent l’évènement. Au sein du PCC on hésite. Faudrait-il laisser de côté une partie de l’héritage de Mao et instaurer une démocratie pluripartite ? Mais ce sont les membres les plus radicaux qui l’emportent. Les traitres qui envisageaient de laisser tomber le Parti sont arrêtés et l’armée est envoyée à Pékin pour mater la révolte étudiante. Les chars roulent sur la place Tian’anmen, écrasant tous ceux qui ont eu le malheur de ne pas courir assez vite ou de croire que l’armée allait se ranger de leur côté. La répression du 4 Juin 1989 a fait de nombreux morts mais les autorités chinoises n’ont bien entendu jamais souhaité faire un réel décompte. Ainsi on parle de plusieurs centaines à plusieurs milliers de victimes. Les journalistes sont reconduits aux frontières et le pays se referme alors sur lui-même, durcissant ses règles et développant une surveillance accrue de ses citoyens.

Six ans après ce drame meurtrier opposant l’armée de la Chine à sa population, Yue Min Jun peint cette toile : Exécution. Le mur rouge à l’arrière-plan ne peut que faire penser à celui de la cité interdite devant laquelle se trouve la place Tian’anmen. Et l’iconographie occidentale qui lui sert de base indique assez clairement une narration tournée vers le massacre de civils par une armée professionnelle, soit une évocation des massacres de 1989. Mais il est dangereux en Chine de rappeler ce genre de choses. Ainsi le sujet est-il détourné par ces personnages hilares et sans arme apparente. 

L’artiste précise d’ailleurs dans une interview : « Je ne veux pas que le public pense à un lieu ou à un événement précis ». Dans la Chine actuelle, mieux vaut rester flou sur ce genre de souvenirs.

Au-delà de l’évènement historique, ces personnages aux visages tous identiques questionnent. Ils manifestent l’impossibilité d’exister en tant qu’individu dans un régime communiste autoritaire, et en cela la différence avec le désespoir et la terreur qui émane de des personnages de l’œuvre de Goya est flagrante. Ici chacun porte un masque grimaçant, cachant ses émotions et ses pensées, jusque dans la mort. 

Un sentiment de malaise vient aussi du fait que, contrairement aux tableaux de Goya, de Manet ou de Picasso, les bourreaux ne se distinguent pas vraiment des victimes. Dans cette société totalitaire chacun peut être d’un côté ou de l’autre, tour à tour diffamateur, exécutant ou exécuté.  

Pour le théoricien Li Xianting l’œuvre de Yue Min Jun peut se lire comme «une réaction auto-ironique au vide spirituel et à la folie de la Chine moderne».

Visuel : Execution (1995), Yue Minjun

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