Artemisia

Dites-le avec des fleurs

Des fleurs en peinture, voilà un sujet bien agréable mais loin d’être innocent. Des jardins fleuris de Pompéi peints à la fresque aux vases chargés de lys des Annonciations flamandes, les fleurs étalent leurs charmes en peinture. Elles séduisent et prennent leur indépendance. Dès le XVIème siècle, les peintres leur consacrent des compositions juste pour elles.

            Il faut dire que la curiosité des hommes s’est attisée pour ces délicates demoiselles. L’Homme veut connaitre le monde, le comprendre, rendre hommage à Dieu en montrant les merveilles de la Création. La Renaissance apporte un regard nouveau sur les fleurs, un intérêt autant esthétique que scientifique. Ainsi Roelandt Savery, peintre flamand, travaille pour l’empereur Rodolphe II à Prague et s’attache à représenter minutieusement les animaux de la ménagerie princière mais aussi nombre de plantes. Cette cour éprise de sciences attire aussi de nombreux artistes. Savery y a rencontré nombre de collègues ou leurs œuvres, telles celles de Jan Brueghel de Velours, Jacob II de Gheyn qu’admirait le souverain et surtout Joris Hoefnagel, dont les études très détaillées ont sans doute servi de base à son successeur flamand.

            Cependant, Savery se distingue par la profusion de ses compositions florales. Pourtant les bouquets ne représentent pas son cœur de métier, l’artiste préfère peindre le monde animal. Une vingtaine seulement de tableaux de fleurs sont aujourd’hui comptés dans son corpus. Mais quels bouquets ! Un véritable feu d’artifice floral. S’il n’est pas le seul à pratiquer le genre de la nature-morte florale, qui n’a de morte que le nom, Savery sut lui donner un nouvel élan. Plus de cent cinquante variétés sur une vingtaine de tableaux ! Des espèces minutieusement peintes, avec une précision de botaniste mais des espèces qui ne fleurissent pas toutes au même de l’année, miraculeusement rassemblées ici. De quoi faire rêver les fleuristes !

            Le tableau du Palais des Beaux-Arts de Lille, daté de 1611, figure l’un de ces merveilleux bouquets. Sur une étagère, de superbes fleurs sont assemblées dans un roemer, ce verre transparent caractéristique des tables flamandes et germaniques. Roses, violettes, ancolie se déploient écrasant de leur splendeur les insectes qui les accompagnent, pourtant représentés avec beaucoup de minuties eux-aussi. Au XVIème siècle, les jardins d’Europe se transforment avec l’arrivée de nouvelles espèces. Roses largement représentées ici, mais aussi les tulipes, les iris que l’on trouve sur d’autres tableaux attisent la convoitise des amateurs. Roelandt Savery mêle savamment ces nouvelles venues aux fleurs plus traditionnelles des jardins européens, telles les délicates violettes ou les timides bleuets. L’artiste doit faire preuve de virtuosité pour leur rendre justice. C’est tout l’intérêt de ce genre de peinture pourrait-on penser.

            Mais pas uniquement, ces fleurs ne sont pas là seulement pour leur aspect esthétique. Certaines pleines de fraicheur viennent juste d’éclore, alors que d’autres s’épanouissent pleinement dans leur maturité, tandis que d’autres encore s’étiolent déjà. C’est le cycle de la vie qui est représenté ici ; la vie, la mort, le tout en fleurs. Le temps passe, les beautés du monde, de la vie, se fanent. Memento mori nous disent ces belles éphémères, Job n’a-t-il pas prononcé ces mots « Semblable à la fleur, l’homme s’épanouit et se fane, il s’efface comme une ombre » ? On pourrait presque voir les fragiles acquiescer. Le papillon n’est-il pas le symbole de l’âme et l’immortalité ? La mouche posée sur le bouton tombé ne figure-t-elle pas l’idée de mort et de pourriture ?

            S’arrêter là, serait sous-estimer le raffinement de ces artistes et de leurs clients. Il y a plus encore à lire dans cette flore exubérante. Les esprits des amateurs étaient habitués à ces jeux érudits. Ainsi, ils reconnaissaient dans la rose une évocation de l’amour ou de la Passion du Christ, et dans l’œillet le symbole de la rédemption, et dans l’ancolie l’idée de mélancolie. Ce bouquet est donc bien plus qu’un arrangement de formes et de couleurs. Pensez-y la prochaine fois que l’on vous offrira des fleurs !

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Roelandt Savery, "Bouquet de fleurs" (1611)
Huile sur bois – 26,6 x 18,4 cm
Palais des Beaux-Arts de Lille

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